Frank Chatokhine

Frank Chatokhine

Frank Chatokhine

Les véhicules mécaniques sont des prouesses techniques de l’Homme. Ils ont bouleversé les modes de vie et accéléré le développement des sociétés. Ces engins ont permis de se déplacer plus vite, de transporter des charges plus importantes. Puis, la mécanique est devenue un sport, qui fascine et fédère autour de valeurs comme le respect et la convivialité. Les motocycles sont un art-de-vivre à part entière, souvent associée à la liberté.

Frank Chatokhine est un artisan mécanicien, spécialiste des motos anglaises anciennes. Il est aussi un pilote redoutable de flat track ayant remporté il y a quelques années, sur les terres locales anglaises de la discipline, le championnat national. Désormais à la tête de l'atelier familial à Ouerray, au sud-ouest de Paris, son activité principale est la restauration de deux roues prestigieuses et rapides, il est spécialiste des vieilles anglaises, redoutables elles-aussi. Il entretient, réfectionne et prépare, pour les balades comme pour les courses, des bolides de caractère aux entrailles soignées. L’atelier Chatokhine est connu pour son souci de la qualité et les bonnes relations avec ses clients. Simple et fiable, comme les classiques anglaises qu’il aime tant préparer, Frank a construit sa renommée européenne auprès de connaisseurs, à l’atelier comme lors de rassemblements.

Le savoir-faire et la passion sont, chez les Chatokhine, une histoire de famille. Tout a commencé avec Roland, le père de Frank. En 1972, il entreprend de vendre des motos neuves et crée Chatokhine. Quelques années plus tard, la concession devient un atelier de restauration très prisé des pilotes à l’âme mécanique, amateurs de classiques anglaises réparables, à une époque où les surpuissantes motos du pays du soleil levant, aux organes standardisées, envahissent l’Europe. Lorsque Roland tombe malade en 1994, Frank, alors seulement âgé de 14 ans, reprend en main la destinée de l'atelier. Il quitte l'école et s'investit à gaz dans l'affaire. Son père l'initie aux filets en pouces et à l'art délicat de la mise au point mécanique. En recherche constante de performance, Frank ne cesse de s’intéresser aux évolutions de son métier pour toujours être en pôle position. Sa pratique de la discipline à haut niveau, au-delà de ses connaissances techniques, lui apportent une légitimité certaine. 

Frank Chatokhine dédie sa vie à l’art de redonner vie et entretenir des objets de plaisirs et de désirs mécaniques, pour des amateurs qui se régalent à piloter des bolides d’antan. Il n’est pas toujours nécessaire de changer pour le derniers modèles, dont la production a des implications néfastes pour l’environnement, pour savourer une belle monture. 

Rencontre avec Franck Chatokhine, pilote, mécanicien et artisan du changement. 

Les Chatokhine et la Condor.  Photographe: Denis Boussard. Credits: Atelier Chatokhine.

 

Le métier de mécanicien a-t-il toujours été une évidence pour vous ?

Oui, j’étais déjà baigné dedans mais je m’amusais à vouloir imaginer autre chose que je ne ferais jamais, boulanger par exemple. Ma destinée était déjà tracée, elle s’est imposée d’elle-même, je trainais dans l’atelier alors que j’étais encore enfant, dans cette toute petite entreprise familiale au sein de laquelle j’ai grandi comme beaucoup de fils d’artisans. Mais le déclic fut une phrase que mon père m’a dit un jour « si un jour tu veux courir, il faut que tu bosses » et je voulais courir, je voulais faire de la compétition, alors j’ai mis la main à la pâte. 

Quelles sont les qualités essentielles requises pour pratiquer ce métier ?

La première des qualités requises selon moi est la patience. Parce qu’il y a toujours des imprévus, la mécanique est faite de problèmes à résoudre et il y en a toujours de nouveaux il faut savoir prendre le temps de perdre du temps disait mon mentor Jean Sylvain. Il faut aussi avoir soif de savoir car dans ce métier on ne cesse d’apprendre. La dextérité, elle, s’apprend. La passion avant tout est une qualité requise, c’est une discipline chronophage la mécanique, un réel investissement moral et personnel il faut être plus passionnés que les passionnés pour ne pas être dégoûté.

Les mécaniciens de l'Atelier Chatokhine.  Photographe: Laurent Nivalle. Credits: Atelier Chatokhine.

 

Parlez-nous des vieilles moto anglaises, pourquoi ce choix ?

J’ai avec les motos anglaises un rapport singulier, c’est ce que j’ai toujours connu, même si j’ai essayé de faire d’autres choses sur d’autres types de motos. Selon moi ce sont des motos qui ont une âme, quelque chose à part de tout ce que j’ai pu voir en motos classiques. Tout est beau et soigné dans le moindre détail. À cette époque, il y avait une vraie recherche d’esthétique alliée à l’efficacité. Elles sont singulières, différentes les unes des autres, c’était avant les soucis de coûts de fabrication et avant les chaînes de montage. Mais elles ont toutes des noms à faire fantasmer un enfant, « Spitfire », « Hornet », « Hurricane », des noms qui donnent envie. Quand on roule avec, c’est incomparable. Les anglaises sont des motos a part je n’ai jamais pris autant de plaisir à rouler avec ces motos qu’avec quoi que ce soit d’autre. Pour bien faire son travail il faut aimer ce que l’on fait c’est pourquoi je ne travaille jamais que sur des motos que j’aime. 

Quelle est votre rapport à ces motos ?

Mon rapport à elles est compliqué, elles ont toutes une histoire comme je le disais et une histoire dans laquelle on s’investit quand on fait une vraie belle moto. Un « gros » projet, c’est un peu comme un enfant qu’on ne veut pas voir partir. Elles font partie a part entière de ma vie, dans ma maison il y en a plusieurs dont deux dans le salon, dans ma vie de tous les jours, dans mon travail elles constituent mon ADN, dans une minute de pensée, il y a cinquante secondes de motos Anglaises.

Réglages. Photographe: Laurent Nivalle. Credits: Atelier Chatokhine.

 

Vous occupez-vous aussi de motos modernes ?

Non, peut être que je devrais le faire ce serait plus rentable mais elles ne m’attirent pas tant, elles ne font pas partie de mon patrimoine. Même si j’aime rouler en moderne de temps en temps, ça ne me manque pas. La différence entre les motos modernes et les anglaises que l’on a ici c’est que les motos récentes sorties de chaînes sont toutes complètement identiques, alors que les anglaises ont chacune leurs identités. 

Quelle est la place de votre père aujourd'hui dans l’atelier ?

Sa place est difficile a décrire. Je comparerais ce sentiment à un effet boomerang, il a beau me montrer qu’il n’est plus là pour m’aider, il fait toujours son tour à l’atelier le matin et le soir et reviens toujours. Il ne s’occupe plus du tout de l’atelier depuis des années, mais aime savoir ce qu’il s’y passe. Je sais que peu importe ce qu’il se passera pour lui ou pour moi ce sera toujours son bébé, cela lui appartiendra toujours en quelque sorte. C’est légitime car c’est lui qui est à la base de tout cela, de ce que je vis maintenant nous avons œuvré pendant des années ensemble, même si maintenant nous n’avons plus du tout la même façon de travailler, je pense que ce ne serait plus possible. Ses retours ne sont pas toujours motivants, parfois même c’est tout l’inverse, mais quand nous faisons un gros projet sur lequel nous passons des années entières, il reste mon juge. Pendant toutes ces années de « c’est de la merde, ça sert à rien ! ». Une fois le projet terminé et qu’il s’exprime pour me dire « wow, je n’en aurais pas été capable ! », c’est ma récompense et l’approbation que j’attends parfois. Cela fait partie du challenge.

Quel est votre modèle économique ?

Pfff, si j’en avais un peut être qu’on y arriverait mieux, mais je n’en ai pas, j’ai une manière de travailler. Et cela ne changera pas. 

 Franck Chatokhine Photographe: Denis Boussard. Credits: Atelier Chatokhine.

 

Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous avez dû faire face dans votre aventure entrepreneuriale ?

La période la plus difficile a été la reprise de l’atelier en 2004. Les clients, pour la plupart, ont essayé de me tester. Ils avaient peur que je ne sois pas à la hauteur, n’avaient pas confiance, mais ils ne savaient pas que je m’occupais déjà de leurs motos depuis des années. C’était officiellement Roland Chatokhine le mécanicien. Ces mêmes clients qui m’appelaient et demandaient à parler à mon père. Cela a été difficile, mais m’a appris à prendre ma place, cela m’a permis de montrer que j’étais légitime. Mais cela reste une dure période de mon histoire. Je trouvais que l’on allait pas assez loin dans le détail, sur plusieurs aspects que l’on ne pouvait pas mettre en œuvre à l’époque de l’ancien atelier, faute d’équipement. Le fait de changer de bâtiment, de lieu, a donné la possibilité de pouvoir avoir un espace plus clair et surtout des machines-outils. La volonté de fabriquer des pièces soit même par exemple qui émane d’un ras le bol d’acheter des pièces qui ne vont pas, m’ont conduit vers l’usinage. La personne qui m’a aidé là-dedans et dans beaucoup de choses, est subitement décédée et ça a été là aussi un coup dur, mais finalement pas un frein a toutes ces techniques au contraire. Cela m’a donné envie d’en faire encore plus pour le rendre fier de ce qu’il m’avait inculqué. Ces choses qui disons-le clairement ne servent a rien d’un point de vue économique mais permettent d’acquérir un gain d’autonomie gratifiant. J’ai toujours été investi à fond dans l’atelier et le fait de reprendre n’a pas changé grand-chose au point de vue personnel si ce n’est de passer de 8h par jour à 20h par jour dans l’atelier, ce qui est finalement à me l’entendre dire un changement conséquent. 

Quelles ont été les évolutions dans le secteur mécanique depuis que vous avez repris l'atelier ? 

Justement comme je le disais précédemment l’usinage et tout ce qui s’y reporte. En règle générale beaucoup de choses ont évoluées, les imprimantes 3D les machines numériques mais lorsque vous pénétrez à l’atelier vous ne verrez que des machines qui ont l’âge de nos motos et c’est la même chose pour les outils.

Manipulation de pièce.  Photographe: Laurent Nivalle. Credits: Atelier Chatokhine.

 

Parlez-nous de la marque Chatokhine (même designer de logo qu'Hegid ) ?

J’ai du mal a avoir une vision de « marque » à travers l’Atelier Chatokhine. Jerôme m’a beaucoup aidé à me rendre compte de l’envergure que pouvait pendre la « marque Chatokhine » avant cela je n’avais jamais pu l’envisager. Mais en réalité Chatokhine n’est pas une marque, c’est une maison. Dans laquelle les valeurs de l’atelier comme le détail, la singularité, le chic, le beau, la performance et l’héritage sont prônées et véhiculées. Mais le détail avant tout ! De la marque inscrite sur la tête d’une vis ce qui frôle l’obsession, à l’histoire d’une moto, mais aussi le temps passé à oeuvrer à main nues sur chaque partie de ces anglaises. Nous avons eu des retours enthousiastes concernant des sachets kraft imprimés d’un dessin des années 60 dans lesquels nous emballons les pièces détachées. Même dans les colis expédiés ce détail figure. 

Quelle est votre plus belle anecdote en tant que mécanicien ? 

La Condor ! Il y en a eu d’autres, beaucoup d’autres et il y en aura d’autres mais celle-ci a été le sacre ultime je pourrais arrêter demain sans regret après avoir vécu ce rêved’enfant. Je n’aurais même jamais osé espérer un tel honneur. Se voir récompenser de la sorte après 5 ans de travail sans aucun aspect financier. Cette moto était un rêve d’enfant, une inconnue, presque une fiction car elle était si rare que pratiquement personne n’en avait vu en réalité. J’ai décidé à parti de photos d’archives de reconstruire entièrement la Seeley Condor, ce projet m’a pris cinq années, nous avons cherché jusqu’au moindre détail à reproduire cette moto à l’identique tout en ayant que très peu de documentation. Lorsqu’elle a vu le jour, nous avons invité son créateur qui n’est autre que le grand Colin Seeley lui-même, à venir la découvrir et ce moment à été l’une des plus grandes expériences de mon existence. Lorsque M. Seeley à découvert la moto il a été ému aux larmes et a déclaré cette moto comme la seule et unique « vraie » Seeley Condor qui finalement était la seule qu’il n’avait pas lui-même construite. Qui pourrait espérer dans sa carrière un tel honneur… 

Quelle est votre plus belle expérience en tant que pilote ?

Ils m’en viennent deux en tête. La première peut paraitre idiote, mais j’avais a peu près 14 ans, je roulais sur circuit avec mon père dans la même catégorie, lui était toujours devant, voire loin devant. Un jour, je me suis dit « c’est maintenant, il faut y aller ! ». Je l’ai suivi quelques tours, cherchant le bon moment pour passer et ne pas nous mettre au tas. Au moment où je l’ai doublé, il était tellement surpris de me voir à côté de lui, qu’il m’a hurlé un « reste derrière ! » d’anthologie, qui me fera toujours rire. Et je suis resté derrière… mais, ce fut la dernière fois. La seconde c’était à El Rollo (course de flat track en Espagne), je savais au fond de moi qu’il se passerait quelque chose au cours de cette course, et je me trompe rarement. Un tour seulemet après le départ, je me fais désarçonner de ma moto (la Rickman Metisse) à cause d’un trou, et je me retrouve dans la ligne droite avec les deux pieds à terre et toujours accroché au guidon. Par chance, j’arrive à remonter sur l’un des deux repose-pied, de nouveau à cheval sur ma moto, je prends le virage et je gagne la course. Je pense que j’ai eu une chance monumentale ce jour-là.

Frank Chatokhine à El Rollo. Credits: Atelier Chatokhine.

 

Des conseils pour ceux qui voudraient se lancer ?

Êtes-vous patients, plus passionné que les passionnés ? Il faut que vous soyez rigoureux, il faut aussi selon moi n’avoir rien à perdre, s’accrocher, se donner corps et âme dans ce que l’on entreprend, foncer mais ça vaut pour tous les métiers du monde. Surtout, ce qui fera la différence sera de ne jamais lésiner sur le détail. 

Quelle est votre vision de l'avenir de la moto ?

Question difficile. Personnellement, ma vision de ce qu’est une moto ne changera pas. Il y a toujours des phénomènes de mode qui amènent vers des choses et d’autres. Le Vintage a redoré son blason. Il y a dix ou quinze ans, les gens ne comprenaient pas pourquoi je m’intéressais autant à ces vieilleries, maintenant ce n’est plus le cas, les choses ont évolué. Mais en ce qui concerne l’avenir, je suis perplexe… Je suis resté bloqué, je n’arrive pas à imaginer. Pour moi, l’avenir de la moto s’est arrêté fin 70. 

Soudure. Photographe: Laurent Nivalle. Credits: Atelier Chatokhine.

 

Quelle est votre appréciation des motos électriques ?

Elles me laissent perplexe également. Ce n’est pas ma came, mais comme je le disais, je suis trop lié à mes motos pour apprécier les électriques autant qu’une anglaise à moteur à explosion. Je n’aurais pas forcément le même plaisir, j’ai trouvé ça drôle pour le coté gadget mais, ça n’a pas l’âme de nos motos ça ne l’aura jamais cela plaira, je l’espère, à d’autres, mais je ne pourrais jamais ressentir sur une électrique le caractère de la Rickman Metisse ou de la Triumph Speed Twin des années 30 qui prend 200km/h. Il s’agit selon moi de deux mondes qui se voient de loin qui commencent à se saluer mais qui ne se rejoindrons peut-être pas. 

Un dernier mot ?

Si vous me le permettez, Il y a une chose dont j’aimerais parler c’est l’artisanat Français. Il y a beaucoup de jeunes marques, ou moins jeunes d’ailleurs, qui se lancent dans des projets plus ou moins farfelus mais avec une conviction de dingue. Je pense par exemple à Cycles Cavale qui est une jeune marque française de vélos électriques, en poussant loin le soin du détail, en produisant localement… mais il y en a d’autres. De voir que des jeunes ont cette réflexion et vont vers le beau et non vers la facilité, vers l’artisanat et non la chaîne de production donne une motivation autre. 

Phrase que je dis très souvent. « une belle moto c’est comme un belle montre, tout est dans le détail ».

Travail à l'atelier. Photographe: Laurent Nivalle. Credits: Atelier Chatokhine.

 

Vous pouvez découvrir l'Atelier Chatokhine sur atelier-chatokhine.com et sur Instagram.

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